lundi 28 mars 2016

Détruire Daech, point de situation

Modifié le 28/03/2016 à 17h00

Depuis août 2014, les Etats-Unis sont à nouveau en guerre en Irak à la tête d’une coalition. Ils y affrontent une nouvelle fois comme ennemi principal, aux côtés de l’Etat irakien, une coalition de forces rebelles sunnites réunies sous le drapeau de l’Etat islamique, dernier avatar de l’organisation d’Abou Moussab al-Zarquaoui en 2003. La victoire était restée en 2007 aux Américains et à leurs alliés. L’EI est pourtant revenu au premier plan en 2013, par la responsabilité première de la politique de l’Etat irakien et dans un contexte rendu encore plus complexe par l’interaction des théâtres de guerre irakien et syrien. Presque deux ans plus tard, la situation opérationnelle reste bloquée par les limites imposées aux forces de la coalition mais surtout par les faiblesses des adversaires locaux de Daech.

Une action de la coalition superficielle

Après de nombreux atermoiements, les Etats-Unis accèdent à la demande d’aide de l’Etat irakien après les succès militaires spectaculaires de Daech en juin 2014. Excluant tout nouvel engagement des forces terrestres directement au combat, le Président Obama n’engage qu’un dispositif aérien, une force de conseillers techniques et une aide matérielle. Le mode opératoire proposé est donc « indirect », consistant en une campagne de frappes sur l’ensemble du système ennemi, y compris en Syrie (en y incluant Jabhat al-Nosra) et un appui à la reconquête du terrain par les forces irakiennes. Une coalition est formée pour soutenir les Etats-Unis qui réunit les principaux pays européens, le Canada et l’Australie. Les monarchies du Golfe y participent symboliquement, préférant utiliser leurs moyens militaires au Yémen. Les forces alliées déployées sont strictement intégrées dans le mode opératoire défini par les Américains, dont les moyens représentent environ 80% du total.

L’action de la coalition, dont il était inconcevable qu’elle suffise seule à la victoire, a d’abord permis de résister aux offensives de l’Etat islamique au Kurdistan irakien puis syrien. Elle n'a pas permis en revanche d'empêcher l’Etat islamique de s’emparer de Ramadi, capitale de la grande province irakienne d’Anbar, en mai 2015, preuve à la fois de la capacité d’adaptation tactique de l’EI et de la persistance des faiblesses de l’armée régulière irakienne. On peut considérer cependant que cette offensive sur Ramadi, jointe à celle, simultanée, sur Palmyre en Syrie, représente le point culminant de l’extension de l’Etat islamique. En l’absence d’unités de combat étrangères, le refoulement de Daech ne peut cependant survenir que des forces terrestres locales, or, si celles-ci sont nombreuses, elles présentent aussi de grandes faiblesses.

Secondaire pour tous en Syrie

Sur le territoire syrien, l’Etat islamique fait face à trois adversaires différents.

Les premiers combats de l’EI ont d’abord porté contre les autres mouvements arabes sunnites. Profitant de son expérience et de la présence d’anciens officiers irakiens dans ses rangs, l’Etat islamique a assez facilement refoulé les autres groupes arabes de l’Euphrate syrien à partir d’avril 2013. Les mouvements rebelles arabes syriens représentent un ensemble extrêmement fragmenté, aux faibles capacités offensives. La presque totalité de leur effort se porte contre les forces du régime de Bachar el-Assad le long de l’axe de guerre nord-sud qui coupe le pays d’Alep à Deraa. Leur centre de gravité se situe au nord-ouest, dans la province d’Idlib, proche du soutien turc et qui n’est que peu en contact avec la zone tenue par l’Etat islamique. Actuellement, aucun groupe rebelle arabe syrien ne constitue seul une menace sérieuse contre l’Etat islamique.

Il en est sensiblement de même avec le régime syrien, qui a d’abord utilisé l’Etat islamique comme un allié de revers contre les autres mouvements arabes et comme un argument utile dans sa communication. Le cœur du territoire contrôlé par l’Etat islamique étant éloigné de l’axe principal de guerre, l’armée syrienne et ses alliés étrangers n’affrontent Daech que sur quelques points de contact comme dans la région centrale de Hama et de Homs ou encore près d’Alep. L’axe d’effort du régime de Damas se situe depuis plutôt dans le nord, face à Idlib et à Alep. Grâce à l'intervention russe et l'aide accrue de l'Iran, le régime a pu rétablir  sa situation dans cette région et entreprendre la reconquête de Palmyre, lien entre le front principal et l’Euphrate. La destruction de l’Etat islamique ou, plus simplement, la prise de Raqqa ne constituent toujours pas, pour l’instant, la priorité des forces d’Assad. La Russie a par ailleurs consacré une partie réduite de ses moyens pour lancer sa propre campagne de frappes contre Daech, peu décisive. Elle désengage actuellement ses unités de combat, ce qui réduit à terme les capacités offensives de l'armée syrienne. 

Le principal adversaire de Daech en Syrie a, pour l’instant, été constitué par le Parti de l’union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat, PYD), branche syrienne du Parti des travailleurs kurdes (PKK). Le PYD dispose de sa propre armée, forte de peut-être 40 000 hommes, dont au moins 7 à 8 000 permanents. Contrairement à la rébellion arabe, très divisée, le PYD exerce un quasi-monopole sur les trois districts kurdes le long de la frontière avec la Turquie. Son objectif de réunion de ces trois zones dans un même ensemble géographique autonome se heurte directement aux organisations qui souhaitent maintenir le lien avec la Turquie et en particulier Daech. L’affrontement entre l’Etat islamique et le PYD, aidé des mouvements kurdes extérieurs, de groupes arabes syriens et des forces américaines s’est terminé par le refoulement de Daech de la frontière turque à l’exception de la région d’Halab, au nord d’Alep.

La région de Raqqa, capitale politique de l’Etat islamique, n’est menacée actuellement par personne, protégée par sa position géographique au cœur du désert syrien, et surtout par le fait que sa prise ne constitue une priorité pour aucun des acteurs syriens, si tant est qu’ils disposent des moyens de la réaliser. Il est possible en Syrie de porter des coups sévères à l’organisation en la coupant définitivement à la frontière turque ou en dégageant Deir ez-Zor mais ces coups, par ailleurs difficiles à réaliser, ne seraient pas décisifs.

Trois faibles armées irakiennes 

Même si son projet dépasse de loin le cadre du Levant et s’il a symboliquement banni les frontières, le centre de gravité de l’Etat islamique reste en Irak.

Pour défendre l’ensemble de son territoire, Daech dispose de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, les estimations les plus fiables évoquant 30 000 combattants permanents, dont 40% d’étrangers à l’Irak et à la Syrie, auxquels il faut ajouter environ 70 000 auxiliaires des milices locales et des différents services. C’est, en dépit de quelques matériels lourds, une force d’infanterie équipée de véhicules légers et d’armements soviétiques anciens, mais c’est une force compétente tactiquement et surtout plus motivée que ses adversaires. L’Etat islamique, dont les forces sont nécessairement dispersées sur un vaste espace, ne peut guère déployer plus de quelques brigades (une brigade représente environ un millier d’hommes et 150 véhicules) pour défendre une seule ville, sans doute dix au maximum pour un objectif important, comme Mossoul. Trois forces terrestres sont à l’œuvre contre cette armée.

Au moment du départ des forces américaines à la fin de 2011, l’armée irakienne représentait 13 divisions d’infanterie et une division mécanisée, soit environ 210 000 hommes. Après des années de mainmise politique du Premier ministre Maliki, plus soucieux de se préserver d’un coup d’état militaire que d’assurer la sécurité du pays, et malgré l’aide de la coalition (4 500 conseillers et un plan d’équipement de neuf brigades) on pouvait estimer, en janvier 2015, la capacité de manœuvre de cette armée irakienne à 48 000 hommes, réparties dans quelques divisions opérationnelles. Après avoir été à nouveau surprise et humiliée à Ramadi en mai 2015, cette armée a cependant été capable, avec l’aide américaine et après quatre mois de combat avec un rapport de forces de 10 contre 1, de reprendre cette ville à la fin de l’année.

Pour faire face à l’offensive de Daech au printemps 2014, le gouvernement irakien a d’abord fait confiance aux unités de « mobilisation populaire » (Hachd al-Chaabi), soutenues par l’Iran. Cette réunion de milices chiites a permis de défendre Bagdad et ses environs mais elle ne dispose guère de capacités offensives. Il a fallu ainsi attendre le mois de mars 2015 pour réunir les 20 000 hommes nécessaires à une offensive sur Tikrit, à 200 km au nord de la capitale. Malgré un rapport de forces très favorable, il a été nécessaire de faire appel à l’aide américaine pour parvenir à prendre la ville et la contrôler après plusieurs semaines. Pendant toute cette offensive, les milices se sont également signalées par leur brutalité vis-à-vis de la population locale.

La troisième force est constituée par les Peshmergas (combattants) du gouvernement autonome kurde irakien. Celle-ci se compose de trois entités : une force commune de 15 brigades et les armées des deux partis rivaux, le Parti démocratique kurde (PDK) dirigé par la famille Barzani et l’Union patriotique kurde (UPK) de la famille Talabani. Ces forces rarement permanentes, 100 000 hommes en théorie, ont été grandement négligées par le gouvernement commun alors que le Kurdistan bénéficiait depuis 2003 de la paix et des ressources du pétrole. L’offensive de Daech d’août 2014 a donc surpris les Kurdes irakiens dans une situation de démobilisation psychologique et matérielle et alors que les Peshmergas avaient toujours résisté seuls à Saddam Hussein, ils ont été obligés cette fois de faire appel à l’appui aérien des Etats-Unis et à l’aide matérielle des Occidentaux. Après plus d’un an de combat statique et, avec l’aide de renforts extérieurs, ils ont cependant été capables de reprendre le terrain perdu dans les monts Sinjar, victoire qui permet de couper la route  qui relie Raqqa à Mossoul.

Une reprise de contrôle difficile

En l’Etat actuel des rapports de force, c’est en Irak seulement que la reconquête du terrain est possible, même si des actions secondaires de fixation en Syrie seront sans doute nécessaires pour cela.

Reprendre le terrain que Daech contrôle encore en Irak et en particulier sur le Tigre jusqu’à Mossoul, objectif prioritaire, nécessite de mener encore plusieurs batailles de la même ampleur que celles de Tikrit ou Ramadi. Chacune de ces batailles nécessitera donc de réunir une force d’environ 20 000 hommes, sans doute plus pour Mossoul, et d’envisager entre un ou deux mois de préparation et de bouclage suivis d’une durée équivalente pour la prise de la ville, au prix d’un ou deux mille tués ou blessés. C’est donc, si on n’assiste pas à un effondrement soudain de l’Etat islamique, un effort d’au moins un an qui est demandé aux forces irakiennes. Cela représente sensiblement le délai qu’il avait fallu aux forces américaines (alors 130 000 hommes et 15 brigades) pour, à partir d’avril 2004, vaincre l’armée du Mahdi et reprendre le contrôle du Tigre et de l’Euphrate.

Cet effort, les forces irakiennes, telles qu’elles sont organisées actuellement auront beaucoup de mal à le fournir. Les forces kurdes n’ont que de faibles capacités offensives et elles n’ont pas la volonté de se porter en territoire arabe. Les milices chiites, dont le volume financé par le gouvernement s’est réduit de moitié en un an, sont également incapables de réaliser seules un tel effort au cœur des provinces sunnites. Ce sont ces forces régulières qui auront donc probablement la plus lourde tâche. Leur masse de manœuvre est cependant encore insuffisante et les troupes sont usées. Au rythme actuel de re-développement et à condition d’une volonté forte du gouvernement irakien on peut envisager qu’il faudra attendre la fin de l’année 2016 et sans doute le début de 2017 pour que l’armée irakienne ait la consistance suffisante pour mener les batailles successives qui seront nécessaires pour reprendre le terrain à l’ennemi. Le problème est qu’il ne s’agit pas là du plus difficile.

Beaucoup d’arabes sunnites irakiens n’adhérent pas au projet de Daech de Califat indépendant et à cheval sur les territoires actuels de la Syrie et de l’Irak mais ils adhérent sans doute encore moins à celui d’un retour à la situation d’avant 2013. Autrement-dit, si la conquête des territoires actuellement tenus en Irak par l’EI est possible après beaucoup d’efforts, leur contrôle par des forces de sécurité, et pire encore, des milices, toutes presque entièrement chiites, ne mettrait certainement pas fin à la guerre. Il est probable que dans une telle configuration l’Etat islamique, qui pourrait éventuellement bénéficier d’une base arrière en Syrie comme lors de la présence américaine, passerait simplement à la clandestinité. Contrôler militairement les provinces sunnites irakiennes après leur reconquête nécessiterait alors une présence permanente d’au moins 100 000 hommes soumis à une guérilla constante. Cette guérilla sera menée par Daech mais aussi sans doute, la clandestinité entraînant plutôt une fragmentation, par beaucoup d’autres mouvements locaux, anciens ou nouveaux. On ne peut exclure à cette occasion l’apparition d’une nouvelle tendance et d’un nouveau projet qui supplanterait même celui de l’Etat islamique.

L’Etat irakien dispose-t-il, quantitativement et qualitativement, d’une telle force de maintien de l’ordre ? Assurément non en l’état actuel des choses et sa constitution est, là encore, une œuvre de longue haleine. Cela ne suffirait sans doute pas, par ailleurs, à assurer la paix. En réalité, en l’absence de réels changements politiques en Irak, prenant en particulier en compte les aspirations des arabes sunnites, et une transformation de la gouvernance, on ne voit pas très bien comment cette paix pourrait survenir. Le remplacement de Nouri al-Maliki par Haydar al-Abadi, en septembre 2014, n’a pour l’instant guère changé la donne à cet égard.

Quel rôle pour la coalition ?

La victoire contre l’Etat islamique ne peut être sérieusement envisagée sans un projet politique cohérent. Le centre de gravité de la guerre se trouve donc surtout à Bagdad dans la capacité à transformer la pratique locale. Une pression internationale forte sera sans doute nécessaire pour y parvenir, avec la nécessaire coopération de l’Iran. La Russie et l'Arabie saoudite y ont leur part également. 

Dans ce contexte, outre cette action politique et diplomatique, le rôle militaire des nations de la coalition, qui pourrait englober la Russie, tout en restant dans le cadre d’un appui au gouvernement irakien et à ses forces armées, peut évoluer selon trois axes pour accélérer le processus de reconquête et permettre de surmonter les blocages tactiques éventuels.

Dans le premier cas, l’action en profondeur sur l’ensemble du « système Daech » peut être rendue beaucoup plus efficace par l’adjonction de moyens de frappes nouveaux comme les hélicoptères et avions d’attaque ainsi que les raids d’infanterie légère, blindés ou d’artillerie. Il ne s’agirait pas de conquérir le terrain à la place des forces irakiennes mais, au prix de risques humains supérieurs, de sortir des limites actuelles du tout aérien. 

Ces moyens peuvent aussi, deuxième axe, être employés , à la manière russe en Syrie ou française dans le Sahel, pour l'appui direct des forces terrestres. Ils s'y révèlent bien plus efficaces dans ce rôle, et en tout cas complémentaires, que les chasseur-bombardiers. 

Le troisième axe d’effort possible est le renforcement des unités régulières irakiennes par l’injection de forces alliées selon différents modes : logistique, appui-feux et conseil-coordination. On retrouverait ainsi le modèle, militairement efficace, de la force irakienne de l’époque de la présence américaine.

Le dernier niveau est celui d'engagements d'unités de combat. Il ne s’agirait pas, là-encore, de prendre le tout le combat à son compte mais il est évident que l’engagement d’une force mécanisée du niveau brigade ou division agissant en « fer de lance » faciliterait considérablement les opérations de reconquête et permettrait de reprendre Mossoul avant la fin de l’année 2016.

Ces différents modes d’engagement complémentaires des modes actuels sauront dans tous les cas à reconsidérer une fois la mission de reconquête terminée en fonction des perspectives politiques. Ils supposent tous l’acceptation de pertes humaines et pour l'Irak, de ce qui peut apparaître comme une nouvelle intrusion étrangère. Constatons que pour l’instant personne n’y semble prêt, en Irak comme dans la coalition. La France, qui a subi des coups importants de la part de Daech et qui n’a pas les contraintes institutionnelles ou psychologiques des Américains, aurait pu imposer une extension de son champ d’action militaire. Elle a finalement décidé de ne pas prendre plus de risques. 

En dehors d’une rupture stratégique toujours possible, le scénario le plus probable est donc une poursuite des opérations actuelles avec une lente progression des forces irakiennes, pour autant qu’elles soient appuyées par la coalition, et leur enlisement dans un long combat de contre-guérilla. On peut même envisager, pour peu que l’Irak échoue à se transformer politiquement, à l’établissement d’un statu quo et la création de fait d’un « Sunnistan » contrôlé par Daech. Une nouvelle fois l'intolérable finirait par être toléré.

samedi 26 mars 2016

Je suis la guerre

Je suis fatigué, fatigué de voir la succession des « Je suis » (une ville européenne, les autres sont visiblement de catégorie empathique inférieure), fatigué des bisous, des bougies, des « continuons comme avant ». Je ne suis pas insensible, tout cela est sympathique et même nécessaire, je suis juste fatigué et affligé de constater, qu’accompagné de fausses postures, cela constitue un substitut au combat. Le pathos c’est bien, l’écrasement de l’ennemi c’est mieux.

Je suis écœuré de voir la Haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères s’effondrer en larmes. Imagine-t-on un Clemenceau, un Churchill ou une Margaret Thatcher s’effondrer de la sorte ? Ajoutons que, pour ne pas être taxé de chauvinisme, que notre propre Président-chef des armées n’était pas loin de l’état de Federica Mogherini le soir du 13 novembre. Nous avons visiblement plus d’hommes et de femmes de beurre ou, au mieux, de carton que de « Tigre » ou de « Dame de fer ».

En parlant d’Etat justement où est-il ? Vous savez, cette institution dont l’obligation première est d’assurer la sécurité de ses citoyens et la victoire sur ses ennemis, grâce à son monopole de la violence ? Il fut un temps où Français, Belges, Britanniques et autres Alliés, affrontaient des monstres autrement plus forts que l’Etat islamique ou Al Qaïda et en triomphaient par leur courage et leur volonté. Là encore avouons que Verdun, la bataille d’Angleterre ou Bir Hakeim sont bien loin. Oui mais voilà, à l’époque on mobilisait les forces de la nation et on prenait des risques. Quand, après dix-neuf mois de guerre contre Daech (pour ne parler que de cet ennemi), 100 % des pertes françaises sont civiles, c’est clairement que nous ne la faisons pas vraiment et qu’on ne me parle pas des quelques frappes aériennes supplémentaires depuis novembre comme réponse forte. Quand on constate simplement l’incapacité depuis des années à démêler la structure byzantine (vous savez, Byzance et ses débats stériles devant les « musulmans radicaux » de l’époque ?) de l’organisation française du contre-terrorisme, on ne peut que douter d’une réelle volonté d’assurer la sécurité du territoire.

Continuons donc d’accumuler les « Je suis » en espérant que lorsque toutes les grandes villes de l'Union européenne auront été frappées, le gros machin continental impuissant dans lequel nous sommes englués se réveillera. Continuons à tolérer chez nous « l’intelligence avec l’ennemi » et la progression de l’obscurantisme (oui, je sais le « quiétisme », tout ça…mais il y avait aussi beaucoup de « Nazis quiétistes » en Allemagne au début des années 1930), voire à décorer ses promoteurs de nos plus hautes distinctions. Continuons à ne pas nommer les choses pour ne pas froisser. Continuons à ne pas soutenir les démocrates arabes. Continuons à ne pas réfléchir car « réfléchir l’ennemi c’est l’excuser ». Continuons donc à faire semblant. Nous sommes dans la position du grand mou qui prend des gifles de la part des petites frappes de la cour d’école, ne fait rien mais promet à chaque fois, avec ses voisins tout aussi mous, que c’est la dernière.

Il paraît que notre Premier ministre est un admirateur de Clemenceau, mais visiblement il s’est arrêté à l’époque où celui-ci était ministre de l’intérieur (pas la meilleure partie de sa carrière). Clemenceau a été aussi et surtout un de nos plus grands chefs de guerre. Essayons juste d’imaginer quelques instants ce qui se passerait s’il était d’un seul coup au pouvoir à la place de substituts en plastique. 

mardi 15 mars 2016

Le soleil se lève sur nos blessures


Le soleil se lève sur nos blessures est un ouvrage collectif publié à l'initiative du collectif « Debout Marsouins ». Ce livre est d’abord un recueil de témoignages de plusieurs générations de marsouins du 3e Régiment d’Infanterie de Marine de Vannes blessés sur plusieurs théâtres d’opération où la France a engagé ses soldats depuis 1978. Leurs mots sont forts mais ce ne sont pas les seuls, car ils ne font pas parler seulement ceux qui ont vu leur chair et leur âme meurtrie mais également ceux qui les ont soignés, administrés…et accueillis. Comme l’écrit Pierre Servant, dans la préface : « Ainsi se met en place, au fil des pages, un puzzle humain saisissant… même s’il est couleur rouge sang. »

Les droits d’auteur sont reversés au profit des blessés de l'armée de Terre.

Pour commander le livre : ici

Pour en savoir plus : ici

Au sommaire:
- « La confiance nait de la connaissance mutuelle », Olivier BOREL ancien psychologue de la CISPAT ;
- « La chance fait aussi partie du paquetage » ; sergent Jean-François LIBMOND (lt-colonel), blessé par balle à la gorge lors de l'assaut ayant conduit à la reprise du village d'Ati au Tchad en 1978, 3e cie "les chats maigres" ;
- « Vous n'avez pas à avoir honte! » ; marsouin de 1ère CL Eric, blessé par éclat à un bras et casque ayant reçu une balle lors de l'assaut ayant permis la reprise du pont de Vrbanja, 1ère  compagnie « les forbans » ;
- « J'ai laissé un peu de mon âme à Sarajevo » ; marsouin de 1ère CL Rodolphe GUADALUPI, blessé par balle au poignet droit sur hauteurs nord de Sarajevo (position 2-Zulu, colline de Zùc) en 1995, 3e cie « les chats maigres » ;
- « La fierté d'être la maman de ce fils-là »; Catherine BLANDIN (mère du témoignant précédent);
- « Je ne suis pas une victime, je suis un blessé de guerre » ; marsouin de 1ère CL Benjamin ITRAC, blessé par balle au bras gauche en Kapisa en 2009, 2e cie « le club des dunes » ;
- « Une leçon de courage » ; marsouin de 1ère CL Chay-Dene (pas de nom car actuellement au COS), premier à porter secours à son camarade (témoignage précédent) ;
- « De Mayotte à Kaboul » ; caporal Salami ABDOU, blessé au bras droit par explosion d'IED en Kapisa en 2009, 4e cie « les scorpions » ;
- « Ma blessure de guerre » ; marsouin de 1ère CL Maxime GARNIER, blessé psy (diagnostiqué SSPT), après la mission en Kapisa en 2009 du 3e RIMa, 1ère cie « les forbans », propos recueillis par le collectif et retranscris par Georges GUEHENNEUX ;
- « Ne jamais laisser un blessé » ; colonel Thierry MALOUX, chef CABAT ;
- « Notre raison d'être » ; médecin-général inspecteur Dominique FELTEN, ICAS Anne-Sophie REHEL et major Sébastien KEIRSSE, médecin et infirmiers au groupe médico-chirurgical de Sarajevo en 1995, propos recueillis et retranscris par Sabine FOSSEUX ;
- « Une leçon de vie », adjudant Nadège DONZE, chargé du suivi des dossiers des blessés au sein du cabinet du MINDEF en 2008/2009.

dimanche 13 mars 2016

Africa first

Publié le 2 juin 2015

« La guerre trouve son origine dans un but politique ; ce motif initial qui l'a provoquée 
doit faire l'objet de la plus haute attention pendant toute sa conduite. » 
Clausewitz

La stratégie, c’est en principe simple puisqu’il suffit d’accorder des méthodes et moyens à l’atteinte d’un objectif, face à un adversaire, actuel ou potentiel, violent ou non. La définition de l’objectif s’effectue à l’échelon politique, au  sens large, avec le conseil des représentants des différents instruments de puissance, dont les forces armées. Il s’agit ensuite, de la part de chacun de ces instruments de puissance de déterminer comme participer à l’atteinte de cet objectif avec  les moyens disponibles et ceux que peut fournir la nation. Cette réflexion stratégique est éminemment dynamique dans la mesure où elle s’exerce sur quatre ensembles – ennemi, nation, forces, exécutif politique – en perpétuel changement et interagissant selon des rythmes différents. Elle relève donc largement de la science complexe et, si les définitions paraissent simples, la mise en œuvre est beaucoup plus délicate.

Un bon exemple d’une stratégie cohérente est fourni par les Etats-Unis au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le 12 novembre 1940, un mémorandum est présenté au Président Roosevelt qui expose les différentes options d’engagement possibles : défense du continent Américain, offensive à travers le pacifique contre le Japon (Japan first) avant de se retourner contre l’Allemagne et l’Italie, effort simultanée sur les deux fronts, offensive en Europe (Germany first) avant de se retourner contre le Japon. C’est cette option D (baptisée Plan Dog) qui est finalement choisie même s’il sera possible de s’engager également contre le Japon surtout à partir de 1944. En parallèle de ces choix, les Etats-Unis construisent un instrument militaire à la fois remarquable de cohérence et d’efficacité face aux deux ennemis tout en étant fondé sur une économie suffisamment bien organisée pour ne pas épuiser le pays. Seul le design de l’US Army, privilégiant la standardisation et la permanence du potentiel des unités au détriment du nombre, s’est avéré un peu inadéquat. A la même époque, l’Allemagne fournit l’exemple contraire d’incohérence stratégique, dispersant des moyens limités dans des aventures et ne mobilisant vraiment les ressources de la nation qu’à partir de 1942 tout en les gérant souvent de manière féodale. L’Allemagne ne retarde le désastre final inévitable que par l’excellente tactique de ses troupes.

La France des années 1960 fournit aussi un bon exemple d’accord entre une vision stratégique et des moyens partagés, au sein d’une armée mixte appelés-professionnels, entre le corps de bataille métropolitain adossé à l’arme nucléaire et une force expéditionnaire organisée pour la défense des intérêts de la France en Afrique autour d’un double réseau de bases locales et d’unités d’intervention. Le système comprend des lacunes, le corps de bataille notamment est longtemps sous-équipé et il aurait pu être organisé de manière plus audacieuse, mais l’ensemble est cohérent jusqu’au début des années 1980.

L’époque est alors à la conjonction de la tentation de se servir de cet outil militaire, si facile d’emploi dans les institutions de la Ve République, et du refus de faire la guerre. On voit alors apparaître les premières « pseudo-opérations », engagements de force à vocation purement diplomatique et/ou de politique intérieure, niant la notion même d’ennemi et donc a-stratégiques. Cela ne porte pas à conséquence grave lorsqu’il n’y a effectivement pas d’ennemi, cela revient à de l’agitation meurtrière lorsqu’il y en a effectivement un. Lors de la confrontation souterraine avec l’Iran dans les années 1980, nous subissons des coups sévères, enlèvements et assassinats, attaques meurtrières contre nos « soldats de la paix » à Beyrouth, attentats à Paris en 1986 sans autre riposte que des raids aériens dans le vide, des petites attaques aussi secrètes que ratées et l’envoi de soldats garder les frontières de la France métropolitaine. Bilan de cette piètre stratégie, nous avons finalement négocié avec l’Iran (ce qui montre que c’est parfois possible avec ceux qui pratiquent le terrorisme) et rendu l’argent qu’on leur devait.  On peut s’interroger aussi sur la stratégie de la France en ex-Yougoslavie jusqu’en 1995, autre défaite dont nous partageons il est vrai la responsabilité.

Au Rwanda, en revanche, nous sommes seuls à nous engager militairement en 1990 en soutien du régime d’Habyarimana contre le Front patriotique rwandais. L’objectif stratégique reste flou mais les moyens et méthodes de l’opération Noroit (soutien et appui à l’armée locale dans les combats) permettent de contenir l’ennemi à la frontière nord. Lorsque les forces françaises quittent le territoire à la fin de 1993, on ne voit pas très bien ce que la France a gagné mais elle n’y a pas perdu grand-chose. La suite est moins cohérente lorsqu’on décide de revenir en 1994 pour mettre fin aux massacres, objectif éminemment louable mais pour lequel les moyens engagés sont à la fois réduits en volume et employés de manière inadéquate. La mode (car il y a aussi des modes dans les opérations militaires) est alors à l’interposition et nous faisons donc de l’interposition comme si les gens que nous combattions quelques mois plus tôt allaient d’un seul coup ne plus nous considérer comme des ennemis. Nous avons payé cher, et payons encore, cette naïveté en prêtant le flanc à des attaques dans le champ médiatique, domaine que nous maîtrisons mal (preuve de l’incomplétude de l’outil). Le fait que vingt ans après on puisse encore accorder crédit aux accusations les plus délirantes contre la France et ses soldats est le signe d’une autre défaite stratégique. Au bilan, les présidences Mitterrand et Chirac ne sont guère riches en stratégies victorieuses.  

Alors que se tient en ce moment à Paris une conférence internationale sur la guerre contre l’Etat islamique, il faut bien constater que si nous avons fait des progrès dans l’emploi de l’outil en renonçant à certaines méthodes, nous avons aussi réduit les moyens ce même outil, sacrifiant une grande partie de l’ancien corps de bataille pour ne conserver qu’une force de frappe nucléaire a minima et sensiblement les mêmes capacités de projection qu’au temps de la Force d’action rapide. Pour autant, nous sommes toujours à la recherche d’une grande stratégie pour augmenter la puissance de la France dans le monde face à des rivaux, ou d’une stratégie particulière face à l’ennemi du moment, les groupes djihadistes. Il est vrai que cet ennemi à plusieurs têtes et que nous avons de nombreux alliés, raison de plus pour essayer de mettre un peu de cohérence dans cet ensemble.

Où en sommes-nous, nous Français, actuellement dans cette guerre ? Tout en poursuivant la guerre souterraine des services commencée dans les années 1990 et l’opération Vigipirate sur le territoire métropolitain, nous avons engagé une première opération militaire d’ampleur contre les djihadistes au Mali en 2013 que nous avons étendue l’année suivante à l’ensemble du Sahel.  Au même moment nous avons décidé d’intervenir en Irak, puis en janvier à nouveau sur le territoire métropolitain en développant considérablement le plan Vigipirate. Lorsque le groupe aéronaval était dans le Golfe persique, nous avons même atteint le niveau opérationnel prévu par le Livre blanc de 2013 pour un conflit majeur. Simultanément, nous sommes toujours engagés dans des opérations héritées, au sud-Liban en particulier, ou dans de nouvelles, en Centrafrique, qui n’ont rien à voir, au moins directement avec la guerre en cours. Celle-ci est donc la première de notre histoire que nous menons de manière aussi dispersée. De fait, nous sommes présents partout mais également faibles partout car nous n’avons pas d’axe effort ou, plutôt, nous en avons trop, diplomatiques, commerciaux, anxiolytiques, ce qui au bout du compte revient à la même faible efficacité globale contre l’ennemi.

Revenons aux fondamentaux. Quel est vraiment l’objectif ? S’il s’agit de détruire les organisations djihadistes, soyons réalistes c’est hors de portée pour la France car cela supposerait d’agir, à l’intérieur même des frontières de pays arabes pour s’attaquer à des causes politiques, économiques, sociales et idéologiques profondes sur lesquelles nous avons peu de prises directes. Nous pouvons, en liaison ou non avec des forces étrangères, porter des coups, affaiblir, détruire des bases, éventuellement des réseaux mais il ne s’agit que de coupures de têtes d’hydre. La seule option raisonnable est d’endiguer cet ennemi, qui pour l’instant, reste plus une nuisance qu’une menace mortelle, en espérant, sa mort par contradictions internes à la manière de l’URSS. Dans ce contexte de guerre de trente ans (dont vingt sont en réalité déjà passées depuis les attentats de 1995), notre action doit s’efforcer d’abord de nous défendre et éventuellement de tirer parti de la situation et de ses opportunités, en veillant à ne pas introduire de contradictions entre ces deux éléments.

Comment utiliser notre outil militaire dans ce cadre-là ? Produire le maximum d’effets opérationnels en fonction des moyens dont nous disposons impose une plus grande concentration des efforts. De fait, les points d’application semblent limiter à trois : la France, le Moyen orient et l’Afrique.

L’option « France d’abord » pour les forces armées est peu efficace. Sur le territoire métropolitain, l’opération Sentinelle permet de déployer en permanence environ 20 soldats par département. Si ce déploiement a une utilité psychologique et a permis de défendre quelques ressources budgétaires, son impact opérationnel est très limité, au prix d’une réduction des capacités de projection ou d’entraînement et d’une pression supplémentaire sur nos soldats.  Hormis certaines missions spécifiques de police en mer ou dans le ciel, de protection de certains sites sensibles, ou ponctuellement pour faire face à une situation d’urgence, la protection des Français en métropole est bien mieux assurée par d’autres service, gendarmerie et police en premier lieu. La France a déjà des services de renseignement performants appuyés par, sans doute, la législation la plus favorable à leur action parmi les pays occidentaux. Tout cela est toujours perfectible et si on considère que ces moyens sont insuffisants, outre leur adaptation, on peut, comme dans d’autres pays envisager et dans un cadre strict, décider de faire appel à des sociétés privées, plutôt qu’à des soldats.

L’option « Moyen-Orient d’abord », présente un intérêt économique évident mais aussi des inconvénients politiques majeurs entre l’ambiguïté du soutien aux régimes sunnites archaïques et autoritaires de la région mais aussi, de fait sur le terrain, aux régimes chiites de Bagdad, indirectement de Damas et au bout du compte de l’Iran. Tout cela ne nous rend guère populaires chez les masses arabes qui sont, ou se sentent, menacées et frustrées par tous ces pouvoirs environnants, sentiment qui constitue le vrai centre de gravité des groupes djihadistes. Tout cela nous rends aussi assez complaisants sur notre propre sol vis-à-vis du prosélytisme religieux officiel ou privé issu des monarchies. Hormis dans un rôle de vitrine commerciale, l’action militaire dans la région est par ailleurs délicate du fait de l’éloignement géographique et surtout de la difficulté à envisager une opération directe et importante au sol. On se contente donc d’une action indirecte de frappes contre Daech et de soutien à la très corrompue armée irakienne. Huit mois après le déclenchement de l’opération Inherent Resolve contre l’Etat islamique, on constate globalement que cette approche, si elle l’a sans doute freiné, n’a pas vraiment empêché son expansion. Au sein de cette opération, le dispositif français n’a réalisé qu’environ 5 % des frappes, tandis que les 120 conseillers et les armes livrées ne représentent qu’une goutte d’eau par rapport aux besoins (si tant est que l’assistance militaire soit le seul besoin). Autrement dit, l’opération Chammal ne sert pas à grand-chose.

L’option « Afrique d’abord », c’est-à-dire le maintien de la sécurité et la stabilité des pays des communautés économiques d’Afrique centrale et de l’ouest face aux organisations djihadistes,  est sans doute la plus rationnelle pour la France. L’action de l’ennemi y a des effets plus immédiats sur nos intérêts politiques, nos ressortissants (200 000 en Afrique), nos entreprises, notre territoire même, directement par les possibilités d’action à travers la Méditerranée ou indirectement par les phénomènes de trafics, de migrations. De ce fait et parce que l’ennemi y est plus faible en volume qu’ailleurs, c’est aussi là que notre action militaire est la plus rentable, c’est-à-dire que l’action d’un soldat, d’un appareil de combat, y produit plus d’effets stratégiques que partout ailleurs.  Pour autant, avec les 3 000 hommes, six avions, trois drones MALE et la vingtaine d’hélicoptères de l’opération Barkhane, nous ne pouvons actuellement guère faire autre-chose que des raids et frappes, ce qui est très utile mais pas complètement suffisant. Nous n’avons pas de réelles possibilités de contrôle de zone et notre structure d’assistance militaire a été réduite à la portion congrue. Quant à la coordination avec d’autres leviers d’action, elle est inexistante (15 millions d’euros seulement sont consacrés à l’aide à l’agriculture dans les pays du Sahel). En déployant au Sahel les six appareils actuellement en Jordanie, les 900 hommes de l’opération Daman au Liban et une partie seulement de l’opération Sentinelle, on doublerait déjà les capacités de Barkhane. Le dispositif de contrôle du Mali serait plus étanche, les points clé de la région plus facilement tenus. On pourrait même renforcer l’opération Sangaris en Centrafrique afin de lui donner un peu plus de moyens à la hauteur de ses besoins et d’accélérer sa conclusion. On pourrait également participer plus activement à la défense des pays alliés de la région contre Boko Haram et surveiller la région des trois frontières entre le Congo-la Centrafrique et le Sud-Soudan.

A plus long terme, si on maintient cette voie, il faudra certainement reconsidérer le design de nos forces pour les adapter à ce qui est devenu un vrai objectif stratégique. Il faudra, par exemple, renforcer les bases en Afrique et non les réduire, redévelopper la coopération militaire sous toutes ses formes (et la rattacher à nouveau au ministère de la défense). Afin de pallier le manque d’effectifs et de financement, il faudra peut-être imaginer des structures mixtes françaises et locales, éventuellement dans le cadre d’entreprises de sécurité. Il faudra surtout mieux intégrer les leviers d’action civils et militaires, en dépassant les barrières idéologiques des ministères et en les plaçant peut-être sous une direction unique. Il faudra également cesser cette pratique de sous-estimer systématiquement le surcoût des opérations, comme si le Congrès américain avait donné tous les ans le tiers de ce qui était nécessaire pour combattre l’Allemagne nazie pour corriger ensuite en fin d’année en ponctionnant sur le budget de fonctionnement des armées.

Celui qui ne se fixe pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre. Si nous voulons des résultats stratégiques, commençons par avoir une stratégie. 

jeudi 10 mars 2016

La stratégie de la dinde

Publié le 21 décembre 2014...dans une autre époque.

Une dinde qui analyserait le comportement des hommes en conclurait, après une série d’observations, que ceux-ci sont faits pour nourrir les dindes…jusqu’à ce que vienne Noël qui l’obligerait à changer très vite de vision du monde.

Le raisonnement de la dinde qui considère que l’on continuera à faire comme on l’a toujours fait et se satisfait de la nourriture donnée est opératoire à court terme mais voué à subir de mauvaises surprises à long terme. Il y a les des « inconnues connues », comme le résultat d’un lancer de dé, auxquelles on peut s’attendre mais il existe aussi les « inconnues inconnues », ces événements que personne ne voit venir, au moins dans la haute sphère de décision, et dont les plus importants, les « cygnes noirs » de Karl Popper et Nassib Nicholas Taleb, font l’Histoire. Un des rôles des forces armées, peut être leur rôle majeur, est de pouvoir contribuer à faire face à ces événements importants.

Cette métaphore de la dinde de Bertrand Russell m’est revenue à l’esprit lorsque j’ai entendu un amiral de l’Etat-major des armées déclarer devant l’IHEDN que la France disposait de tous les moyens pour faire face aux enjeux internationaux. Elle me rappelait aussi un ancien chef d’état-major qui expliquait que notre triptyque dissuasion nucléaire, corps blindé mécanisé et force d’action rapide nous avait permis de faire face à tous les problèmes et le ferait encore longtemps. Il ajoutait alors qu’avec les Américains, nous étions seuls capables de faire des opérations à distance et qu’accessoirement nous le faisions mieux qu’eux. C’était quelques semaines avant le début de la guerre du Golfe où, entre des appelés lourdement équipés que nous avons refusé d’engager et des professionnels trop légèrement équipés, nous pûmes péniblement déployer une petite division ad hoc, à qui le commandement américain confia généreusement une mission de couverture au loin après l’avoir renforcée d’une brigade et triplé son artillerie. Nous avions été pris en défaut dans le troisième cercle de Poirier (le monde) juste avant de nous empêtrer, avec bien d’autres nations il est vrai, dans le deuxième cercle où un autre « cygne noir » était apparu : l’éclatement de l’ex-Yougoslavie.

Le fait est que ces moments de honte passées, les réformes engagées-la professionnalisation complète en premier lieu- n’ont permis qu’un rebond très provisoire de notre capacité d’engagement. Depuis le début des années 2000, celle-ci n’a cessé de se réduire, et ce, dans les trois cercles de Poirier (la France, l’Europe et le monde). Avec désormais un engagement maximal envisagé de deux brigades (15 000 hommes) et 45 avions de combat, renforcés éventuellement du groupe aéronaval (dont les avions sont comptabilisés dans les 45) nous sommes même revenus au volume de l’opération Daguet, sans plus avoir la capacité de transformer le reste des forces, sinon par la modernisation de leurs équipements, ce qui, à budget gelé jusque-là puis maintenant déclinant ne peut se faire qu’en détruisant les volumes. Depuis vingt ans nous payons l’amélioration de notre armure par une réduction des muscles qui peuvent la porter.

Nous pouvons encore être rapides, comme l’a montré l’opération Serval, mais à hauteur d’une brigade et au cœur d’un réseau de bases prépositionnées (dans le 2e cercle bis africain). Au-delà, nous sommes des dindes qui sacrifions aux missions du jour en focalisant notre attention sur le moyen de les réaliser tout en constatant que la nourriture donnée est de plus en plus réduite.

Plus exactement, nous sommes des dindes atomiques puisque que le seul « Noël » que nous envisageons est apocalyptique et nucléaire. La logique voudrait que l’on consacre autant de ressources à la capacité à défendre conventionnellement des intérêts majeurs, sinon vitaux, en Europe probablement ou dans le 3e cercle proche. Ce n’est pas le cas. De fait, entre refaire l’opération Daguet avec quelques moyens plus modernes (mais peu) et la dissuasion nucléaire (qui est avant tout une dissuasion « du » nucléaire), la politique de défense de la France a pratiquement sacrifié la capacité de faire face à des événements importants et imprévus. Certains ont imaginé clairement que pour ce créneau, il serait fait appel aux Etats-Unis comme lors de la IVe République…avant que l’humiliation de Suez ne montre que confier sa protection ultime à d’autres pouvait entraîner quelques inconvénients. Le général de Gaulle s’était empressé alors de redonner à la France le plein monopole de tous les niveaux de la force légitime.

Nous ne leurrons pas, ces cygnes noirs nous ne les verrons pas plus venir que par le passé. La fonction « anticipation stratégique » était présentée comme une des grandes innovations du Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale de 2008. Quelques semaines plus tard, l’embuscade d’Uzbin témoignait de l’impréparation tant politique que militaire à la véritable entrée en guerre en Afghanistan tandis que la faillite de Lehman Brothers rendait d’un seul coup caduc tout le montage économique du Livre blanc et de la loi de programmation militaire. Ce n’était là que le début d’une longue série.

Le raisonnement stratégique le plus cohérent consiste donc à s’appuyer sur le fiable et l’éprouvé tout en se préparant à un ou plusieurs sombre(s) « Noël» dont on ne connaît cependant pas la date. 

Si l’avenir doit être comme le passé depuis 50 ans, nous devons alors nous préparer à affronter parfois des armées régulières en profitant de notre supériorité aérienne pour les écraser par des campagnes de frappes en coalition (au moins tant que les Etats-Unis disposent de la suprématie aérienne). Nous devons surtout (avec une probabilité de plus de 90%) nous préparer à affronter au sol des organisations non-étatiques. Ces opérations de guerre peuvent être suivies par des opérations de stabilisation si les conditions le permettent (milieux permissifs, densité de forces suffisante, patience) mais il faut exclure définitivement les missions d’interposition. L'opération Sangaris, témoigne déjà de nos limites dans en matière de stabilisation.

Nous devons également, si nous sommes des dindes clairvoyantes, nous préparer à intervenir en « Extremistan », selon l’expression de Taleb. Nos précédentes pénétrations dans cet univers ont surtout été pénalisées par nos manques de moyens mais aussi d’idées « de réserve » autorisant une dilatation soudaine et/ou une extension très lointaine de nos actions avec un changement de méthodes. Etre capable de faire face à des événements importants et imprévus suppose donc de disposer d’un surplus de moyens et de compétences à la fois variés et relativement abondants. Dans un contexte de ressources financières contraintes, ce réservoir dans lequel puiser en cas de crise grave ne peut qu’être une fraction civile de la nation convertible très rapidement en forces militaires avec des moyens « sous cocon » et un parc à idées. Cela est d’autant plus nécessaire qu’on ne peut concevoir de nouveaux équipements modernes en un an comme pendant les deux guerres mondiales.

Tout cela a évidemment un coût, encore une fois comme la dissuasion nucléaire qui relève du même principe, en moins probable, et pour laquelle nous dépensons au moins trois milliards d’euros chaque année. La simple logique, sinon la cohérence et la responsabilité voudrait que les efforts nécessaires à la remontée en puissance soient du même ordre. Soit les guerres majeures ne sont plus possibles et dans ce cas notre arsenal nucléaire est inutile, soit elles sont possibles et il n’est alors pas suffisant.

Les Etats-Unis ne seront pas toujours là pour nous sauver de nos inconséquences.