dimanche 22 octobre 2017

Petraeus et le prestige ou Quand apparaît un magicien (texte de novembre 2010)

Le 23 novembre 2010 le très médiatique général de l'US Army David Petraeus, était venu à Sciences-Po. Il y présentait la stratégie qu'il comptait employer pour vaincre l'ennemi en Afghanistan. 

Un tour de magie comprend trois étapes : la promesse, le tour proprement dit et le prestige. La stratégie du général Petraeus présente de profondes analogies avec cette définition. La promesse vit le jour en 2006 par le biais du manuel militaire le plus médiatisé de l’histoire, le FM 3-24, matérialisation de l’espoir d’une solution au désastre irakien. Le tour fut le Surge ou « sursaut », rétablissement spectaculaire de la situation sécuritaire dans le pays des deux fleuves à partir de 2007. Le prestige suivit, avec l’exploitation habile du tour par la diffusion d’une success story, oublieuse des erreurs passées (comme le soutien en 2004 à des « forces spéciales de police » devenues des escadrons de la mort), de l’héritage des prédécesseurs et du rôle du mouvement du Sahwa (Réveil) initié par des chefs sunnites avant 2007.

C’est ce prestige irakien qui forme désormais la base de la promesse afghane. Plus besoin cette fois de nouveau manuel, mais de la seule présence du général victorieux et d’un message simple constitué de quelques slogans et d’une diapositive PowerPoint baptisée Anaconda. Comme dans un tour de magie ou en économie, l’important n’est pas que ce qui est dit soit pertinent au départ, mais que cela soit crû pour que cela devienne pertinent in fine, une fois le succès obtenu. Comme de Lattre en Indochine, Petraeus doit frapper les imaginations (le « surge de l’esprit ») avant de porter des coups à l’ennemi qui refrapperont les imaginations en retour. Le problème du combat en coalition est simplement que les esprits à convaincre sont plus nombreux et qu’ils sont au moins autant civils que militaires.

D’un point de vue opératif, l’idée d’Anaconda est d’étouffer les groupes ennemis en agissant contre eux de toutes les manières possibles, violentes et directes – en particulier par les raids des forces spéciales – comme indirectes – par l’aide à la population. D’un point de vue sociologique, cette vision relève de l’école dite de la traduction, car elle  présente l’avantage de pouvoir être compréhensible et séduisante pour tout le monde, depuis les apôtres de la bataille des cœurs et des esprits jusqu’aux partisans les plus durs du kill or capture.

Elle présente toutefois la difficulté majeure de tolérer des contradictions internes susceptibles d’enrayer le cercle vertueux tant recherché. Les dynamiques positives l’ont emporté en Irak grâce au retournement sunnite. Cela n’a pas été le cas au Viêt-Nam, lorsque le One War Plan du général Abrams a succédé en 1969 à la politique des opérations de recherche et destruction de son prédécesseur. Avec le One War Plan, jamais la population locale n’a été autant aidée, mais jamais aussi elle n’a autant souffert. Au-delà du discours sur la nécessité de protéger les villages, les Américains, de plus en plus rétifs aux pertes, ont multiplié l’emploi des feux indirects pour compenser les risques des unités régulières, mais aussi les raids d’élimination des cadres du Viêt-Cong dans le cadre du programme Phoenix. Au bilan, lorsque les Américains ont commencé à quitter le pays en 1972, ils pouvaient se targuer d’avoir gagné toutes les batailles et de pouvoir passer le relais à une volumineuse armée sud-vietnamienne équipée à grand frais. En réalité, ils ne contrôlaient vraiment que la surface de leurs bases et, trois ans plus tard, l’armée sud-vietnamienne, privée d’argent américain, s’effondrait.

Dans ce théâtre de l’esprit et des coups, le général Petraeus, rival politique potentiel de son propre commander in chief, a pris soin de laisser entendre que, si le tour ne fonctionnait pas, c’est parce qu’on n’y croyait pas assez ou qu’on ne lui avait pas donné les moyens de le réussir. Réussite ou échec, l’expérience Petraeus se terminera par un nouveau prestige et la promesse d’un nouveau tour, peut-être électoral cette fois.

lundi 16 octobre 2017

Agression

Modifié le 17/10/2017

Il y a quelques années, je me suis trouvé particulièrement lâche face à une agression. C’était une agression verbale, aucun coup n’a été porté, mais c’était quand même violent. Cela se passait à la gare Montparnasse, j’attendais mon tour pour prendre un billet lorsqu’un jeune homme et une jeune fille se sont précipités au guichet. Lorsque l’employée de la SNCF leur a répondu que c’était trop tard pour un billet et qu’elle ne pouvait rien faire, ils se sont répandus en injures et sont repartis en courant laissant la jeune femme en larmes. Personne, moi compris, n’a bougé, ni dit quoi que ce soit, sauf piteusement à la femme agressée. Je me suis immédiatement trouvé lâche. A quoi servait-il d’avoir été formé pendant des années à affronter le feu des armes et rester comme un con. Je me suis alors juré que cela ne se reproduirait plus. J'y suis presque arrivé.

En analysant rapidement les choses, je me suis rendu compte que j’avais été victime de quelque chose que je connaissais pourtant par cœur : la sidération face à l’apparition soudaine d’un danger. Le risque n’était pas immédiatement pour moi mais il aurait pu le devenir si j’avais fait quelque chose, risque certain de se faire insulter, risque possible d’en venir aux mains. Je suis soldat, boxeur et rugbyman, j’ai pris des milliers de coups dans ma vie. C’était toujours déplaisant mais j’avais bien conscience que cette violence était toujours dans un contexte très normé et très encadré. Le combat de rue, c’est autre chose. Il m’était arrivé, plus jeune, de me battre « hors limites ». Je m’en étais plutôt bien sorti avec une bonne gauche mais surtout avec une forte dose de chance. Les choses auraient pu se terminer beaucoup plus mal. Malgré ma formation, je ne suis donc pas chaud du tout pour la confrontation physique et encore moins pour la confrontation verbale (je n’ai aucune répartie quand je suis énervé), je me mets donc à la place de ceux, la grande majorité, qui n’a pas cette expérience.

On le sait, face au danger on est immédiatement soumis à deux processus : le premier, très instinctif, mobilise le corps de manière « animale » ; le second plus « cortical », sans être toujours vraiment conscient, procède d’une analyse rapide de la situation : que se passe-t-il ? Suis-je apte à faire face à la situation et si oui que dois-je faire ? Tout cela demande d’abord de prendre conscience qu’il y a effectivement un « risque quelque part » pour soi ou pour autrui. Ce n’est pas toujours si évident que cela. Cela peut être insidieux, généralement à l’encontre d’une femme. Si c’est trop rapide, cela peut aller plus vite que le processus de décision ; si c’est trop lent, cela peut, sincèrement, ne pas être perçu. On peut aussi tirer de ces deux facteurs un prétexte pour ne rien faire (« je n’ai pas eu le temps de réagir », « je n’ai pas vu » ou encore « je n’ai pas vu que c’était grave »). Au bout du compte, l’agression est passée et personne n’a bougé.

Maintenant, les choses peuvent aussi être très visibles (quitte à les rendre visibles « en parlant », on y reviendra) et durer. Pourquoi ne bouge-t-on pas alors ? Plusieurs facteurs peuvent jouer. Le premier est l’excès de stress. Les deux processus évoqués plus haut peuvent se renforcer pour aboutir à une paralysie de la décision, voire à une paralysie tout court jusqu'à s'offrir en victime immobile. Tout cela est valable pour les témoins comme, avec encore plus d'intensité, pour la victime. Dans les deux cas, la montée aux extrêmes plus ou moins contrôlée fractionne les individus en quatre catégories : ceux qui font effectivement et malgré tout quelque chose, ceux qui voudraient bien faire quelque chose mais qui ne savent pas quoi, ceux qui ne voudront rien faire de toute façon sinon fuir (« ce ne sont pas mes affaires », « je ne veux pas d’ennui ») et les paralysés.

Cette répartition est également influencée par plusieurs paramètres. Le premier et sans doute principal est le rapport de forces. S’il a y plusieurs agresseurs et non un seul, si le ou les agresseurs sont armés, le stress généré sera évidemment beaucoup plus important. Le second est le lien entre les individus présents. Si la personne agressée est entourée de sa famille ou même simplement d'amis, il est fort à parier que les réactions ne sont pas tout à fait les mêmes que si personne ne se connaît. Le groupe constitué (qui peut être un couple ou une fratrie) introduit aussi des responsabilités. Le parent, le chef, etc. seront par exemple plus particulièrement incités à agir si un proche est attaqué. Le groupe lié perdurera également après l’agression et chacun de ses membres devra, même tacitement, répondre de son comportement avec bien plus de forces que pour des anonymes qui se séparent. Dans un groupe d’inconnus, la responsabilité d’agir se dilue, elle peut même se reporter sur les autres (« ceux qui sont plus près », « les hommes », « les plus costauds », etc.). 

En fait, plus ce groupe est important est moins on est incité à intervenir. On appelle cela « l'effet spectateur ». Tout le monde attend que le voisin agisse ou au moins qu'il appelle la police et, finalement, personne ne fait rien. Notons ce dernier point, l’appel à la police est évidemment indispensable (et d’autant plus facile que presque tout le monde est équipé de téléphone portable) à condition que dans le stress on se souvienne qu’il faut faire le 17 ou le 112 mais il sert aussi parfois de prétexte pour ne pas agir soi-même soi-même (« c’est le boulot de la police ! ») pendant les minutes d’attente. Nous avons sans doute trop tendance en France à avoir tendance à tout attendre des services de l'Etat, dont la sécurité est effectivement la mission première, tout en constatant qu'il se donne de moins en moins les moyens de le faire.

Alors que faire ? Tout se joue entre ceux qui veulent plus ou moins agir. Si on se retrouve face à une attaque terroriste avec un commando équipé de fusils d’assaut, pas grand-chose à faire (à moins d’être armé soi-même) sinon fuir (en aidant ceux qui n’y parviennent pas). Maintenant, si on ne peut plus fuir la seule solution est de combattre. Le rapport de forces est défavorable mais vous aurez quand même plus de chances de survivre ou de faire vivre ceux que vous aimez que si vous ne faites rien. N’oubliez pas, élément essentiel : le ou les agresseurs sont également soumis au stress, surtout si c’est « le ». Le 8 janvier 2015 à Montrouge, un homme désarmé a fait fuir Amedy Coulibaly, pourtant surarmé et le 21 août Ayoub El Khazzani a été maîtrisé par des hommes également désarmés. Dans les deux cas, les terroristes on a eu du mal à manipuler leurs armes, typique d’un stress intense. Le 1er octobre à Marseille, comme plusieurs autres attaques, l’agresseur était armé d’une arme blanche, un couteau (mais cela aurait pu être un marteau). C’est évidemment dangereux, et la fuite est là encore la meilleure solution, mais le combat, surtout si on est plusieurs, est aussi plus facile. Une femme a utilisé une hampe de drapeau pour tenter d’arrêter Ahmed Hanachi. Peut-être, mais je m’avance ne connaissant pas exactement ce qui s’est passé, qu’à plusieurs, avec des projectiles ou des armes de fortune, il aurait peut être été possible de l’arrêter avant l’arrivée des soldats de l’opération Sentinelle ou des policiers. En réalité, dans la gare la majorité des gens a fui, sans même savoir ce qui se passait. Ils étaient dans la catégorie « je veux agir mais je ne sais pas quoi faire », ils ont donc imité le premier modèle qui s’est présenté à eux, à l’occurrence des gens qui fuyaient. Notons au passage que c’est aussi le même phénomène qui amène les lynchages et les horreurs collectives.

En fait, la première des armes des victimes et des témoins est la parole. Rappelez-vous, beaucoup de témoins sont prêts à agir…à condition qu’on leur dise de le faire car ils sont dans une situation où ils attendent des ordres ou un modèle. J’ai été témoin d’une agression d'un vieux monsieur par un malfaisant costaud. L’action était assez loin de moi et les gens autour de la victime ne bougeaient pas, il a suffi que je les regarde en disant « vous, vous et vous venez avec moi » pour les faire agir et faire fuir l’agresseur. Un personnage très important est le n°2. Avec l'arrivée à vos côtés d'une deuxième personne, la probabilité de formation d'un « groupe d'intervention » augmente en flèche. Je suis persuadé qu’il suffit (facile à dire, il est vrai) qu’une personne agressée dise « Cet homme m’agresse, aidez-moi » pour que ceux qui ont un minimum d'honneur (oui, une valeur qui mériterait d'être remise au goût du jour) interviennent. L'intervention peut d'ailleurs se limiter parfois à un ordre intimé à l'agresseur (vécu à trois reprises, avec un peu d'étonnement). C’est évidemment plus facile si on a établi un bon rapport de forces. L’homme de 100 kg (ce qui n'est pas mon cas) est évidemment avantagé mais deux de 50 kg peuvent faire l’affaire. 

Rappelons au passage que le parquet peut poursuivre une personne qui serait volontairement restée passive lors d’une agression. C’est dans les faits assez rare (c’est difficile à juger). Rappelons aussi que les ripostes aux agressions doivent également être en proportion de l'agression. Beaucoup sont persuadés par ailleurs qu'ils seront forcément mis en tort dans un procès éventuel avec l'agresseur qu'ils auront agressé. Je ne crois pas que personne ne pense à tout cela sur le moment mais il serait bon quand même que l'Etat décrive ce qu'il en est réellement de toutes les suites judiciaires de ce genre d'affaires. 

En résumé, les situations d’agression sont toujours compliquées à gérer mais cela est possible. La première chose à faire est toujours d’alerter la police et/ou de tirer un signal d’alarme (mais pas entre deux stations de métro) ou de demander à quelqu’un d’appeler la police (cas vécu d’arrivée sur un accident où personne n’avait surmonté sa sidération pour appeler les secours). Il faut ensuite gérer l’attente des forces de l'ordre et affronter la menace. Affronter la menace c’est inverser autant que possible le rapport de forces. C’est parfois simplement intervenir soi-même, c’est souvent plutôt agir en groupe et, s’il n’existe pas, le créer en parlant. La confiance est toujours le maître mot, confiance dans sa capacité à bien réagir (pas facile mais cela passe par une forme de conditionnement, de répétition de situation, éventuellement de préparation physique et technique en autodéfense réaliste) et confiance dans le fait que les autres interviendront forcément. Tout cela demande aussi un minimum de courage, une valeur qui mériterait là-aussi d’être un peu plus mise en valeur. L’époque que nous vivons en est peut-être l’occasion.

jeudi 12 octobre 2017

Se transformer à temps. L'exemple de la guerre de Corée (1950-1951)


10/08/2012

Les conflits armés sont avant tout des confrontations de systèmes opérationnels, c’est-à-dire des ensembles d’hommes et d’équipements, avec les compétences associées, manœuvrés par une structure de commandement. La valeur de ces systèmes n’étant pas intrinsèque mais relative et ces confrontations sont d’abord des révélateurs de leurs forces et faiblesses antagonistes. L’ampleur des effets tactiques et stratégiques qui en résulte est alors souvent en proportion avec celle des écarts constatés et lorsque ces écarts n’ont pas été anticipés, les effets physiques sur le terrain se doublent alors souvent d’un choc psychologique qui les amplifie. Si le contact initial n’est pas fatal au plus faible, celui-ci est fortement incité à évoluer pour combler au plus vite l’écart. Le choc de la surprise peut alors se trouver inversé. Prenons l’exemple de la première année de la guerre de Corée, riche en transformations.

Le modèle soviétique échoue face au modèle américain

La guerre est engagée par un système de bataille nord-coréen modelé par les Soviétiques, composé en premier échelon de trois corps d’armée combinant une brigade de chars T-34/85, trois ou quatre divisions motorisées et une puissante artillerie. Dans le style soviétique, ces corps d’armée se lancent dans une série d’offensives le long du front. Chacune de ces offensives, précédée de quelques frappes aériennes mais surtout d’artillerie et si possible d’infiltrations sur les arrières ennemis, vise à pénétrer le plus loin possible. Elle ne s’arrête que lorsqu’elle arrive aux limites de ses possibilités et qu’une autre offensive a pris le relais sur un autre point du front. Ce système balaie sans aucune difficulté l’armée sud-coréenne, à base de quelques divisions d’infanterie dispersées sur le territoire avec le maintien de l’ordre comme mission principale.

La confrontation avec le système opérationnel américain pose évidemment d’autres problèmes, même si les premiers échanges révèlent de nombreuses lacunes dans une US Army largement démobilisée depuis 1945. La 24e division d’infanterie américaine, première à intervenir, est refoulée avec de lourdes pertes dans la région du port de Pusan, à l’extrême sud-est de la péninsule. C’est dans cette poche et au Japon, que les Américains reconstituent le système opérationnel qui leur avait réussi pendant la guerre du Pacifique. Cela va leur prendre environ deux mois, pendant lesquels les Nord-coréens s’obstinent en vain à forcer la décision à Pusan, tout en se plaçant dans une position très dangereuse face au modèle « triphibie » américain.

Maîtres du ciel, les Américains ont très rapidement entravé la logistique des forces concentrées à l’extrême sud. Maîtres des mers, ils débarquent à Inchon le 15 septembre et s’emparent de Séoul dix jours plus tard. Tout le système opérationnel nord-coréen est alors coupé de ses arrières et s’effondre d’un coup.

Le modèle américain échoue face au modèle chinois

L’armée nord-coréenne n’oppose désormais plus de résistance organisée face à la VIIIe armée américaine (huit puissantes divisions, renforcées d’une dizaine de divisions sud-coréennes reconstituées et de bataillons internationaux). Les colonnes interarmes motorisées américaines pénètrent en Corée du Nord le 1er octobre et s’emparent de Pyongyang, le 19. De nombreux indices laissent entrevoir la possibilité d’une intervention militaire chinoise mais le général Mac Arthur, commandant des forces des Nations-Unies, n’en tient pas compte. Le 25 octobre, les unités les plus en pointe de la VIIIe armée, la 6e division sud-coréenne et le 8e régiment de cavalerie américain, rencontrent des divisions chinoises qui ont pénétré en Corée. L’armée populaire de libération (APL) l’emporte facilement et les unités retournent en Chine. Quelques jours plus tôt, le corps expéditionnaire français en Indochine a perdu 7 000 hommes sur la route coloniale n°4 face à une armée organisée sur le modèle chinois.

Pour autant, Mac Arthur ne change rien à ses plans, ni aux méthodes de son corps de bataille. Pire encore, le repli chinois après le combat est interprété comme un aveu de faiblesse alors qu’il s’agit d’une stricte application des « 16 mots d’ordre » de Mao Zedong sur la guerre populaire (« l’ennemi avance, nous nous replions ; il se retranche, nous le harassons ; il est épuisé, nous attaquons ; il bat en retraite, nous le poursuivons »). Le terrain n’est pas tenu et les forces chinoises se placent en profondeur en position de contre-attaque. Comme les Nord-coréens en août, les Américains sont victimes de leur succès et ne voient pas que c’est le moment de changer de stratégie (passer en mode défensif par exemple pour conserver tous les objectifs importants de la péninsule) ou au moins de tactique.

Le 24 novembre 1950, Mac Arthur lance donc son opération « Noël à la maison » destinée à terminer la guerre par l’occupation totale de la Corée du Nord. La VIIIe armée lance ses colonnes le long des différentes vallées en direction du fleuve-frontière Yalu. Elles s’y trouvent dans une situation de très grande vulnérabilité face à 300 000 fantassins chinois qui ont se déplacent en tout terrain. Le 25 novembre, les Alliés,  stupéfaits, découvrent le yundong zhan, le combat mobile chinois. Ils sont complètement débordés par des troupes à pied qui profitent du terrain accidenté pour s’infiltrer sur les arrières de leurs lourdes colonnes motorisées. La puissance de feu américaine est impuissante face à des troupes qui exploitent à fond les possibilités du terrain, de la météo hivernale et de la nuit pour échapper aux vues. Les troupes des Nations Unies, pourtant supérieures en nombre, sont bousculées. Un corps d’armée sud-coréen est anéanti, plusieurs divisions américaines en repli sont étrillées dans des embuscades. Seule la 1e division de Marines parvient à s’extraire de la haute-montagne en infligeant de très lourdes pertes aux Chinois pour se réfugier dans le port de Hungnam sur la côte Est. C’est le plus grand désastre subi par l’armée américaine au cours de son histoire, quelques semaines seulement après un de ses plus brillants succès.

Face à l’étonnante supériorité terrestre chinoise, Mac Arthur semble paniquer et ordonne un repli général sur le 38e parallèle, ce qui en fait la plus longue retraite de l’histoire américaine. La solution de conserver une tête de pont à Hungnam aurait sans doute permis de menacer les arrières chinois mais cette idée n’est pas envisagée. Au lieu de cela, la VIIIe armée passe en mode défensif le long du 38e parallèle. Le système américain commence sa transformation.

Le modèle chinois échoue face à un nouveau modèle américain

Les Chinois, eux persistent dans l’application des 16 mots d’ordre, et collent à l’ennemi en retraite. Le jour de l’an 1951, ils lancent leur troisième offensive sur l’ensemble de la ligne de front, avec une armée nord-coréenne reconstituée sur leur modèle. Ils parviennent encore à repousser les forces des Nations-Unies de plus de soixante kilomètres et s’emparent de Séoul, mais les pertes sont lourdes. Les Américains apprennent le combat défensif mobile de lignes en lignes, le fightroll, avec des capacités de soutien facilitées par la proximité des bases mais surtout des appuis feux aériens ou d’artillerie très largement renforcés. Le 24 janvier, les Chinois épuisés et incapables de ravitailler correctement leur offensive s’arrêtent. Conformément à leur méthode, ils ne s’accrochent pas au terrain conquis et se regroupent dans les grandes bases du Nord, « le triangle de fer » en particulier au sud de Pyongyang, pour préparer l’offensive suivante.

Les Américains mènent alors une série de reconnaissance en force méthodiques freinés seulement par des éléments légers chinois. Ils reprennent ainsi une partie du terrain conquis mais sans parvenir à infliger des pertes sérieuses aux Chinois. On se trouve alors au point culminant de l’efficacité relative du système opérationnel chinois. Lin Piao, le chef des 3e et 4e armées de campagne, rentre en Chine.

Une quatrième offensive chinoise a lieu à nouveau le 15 février, plus  limitée dans son ampleur que les précédentes et sans résultat autre que de lourdes pertes. Les rendements du système sont de plus en plus décroissants, alors pourtant que le volume de forces s’accroît. Jusqu’à la fin du mois de mars, les Américains contre-attaquent tout le long du front par une série d’opérations méthodiques et à fort coefficient de feu : Roundup, Killer, Ripper, Courageous, Tomahawk. Elles permettent de reprendre le terrain face à un adversaire qui persiste à se dérober. Séoul n’est même pas défendue. L’armée des Nations Unies refranchit le 38e parallèle.

Les Chinois tentent de s’adapter en demandant aux Soviétiques des chars, de l’artillerie et un appui aérien. Un renfort de 21 divisions est également envoyé dans le « triangle de fer ».

La dernière grande offensive est lancée le 22 avril avec 700 000 hommes et, pour la première fois, une grande préparation d’artillerie. Comme à chaque fois, la pression sur une division sud-coréenne permet de percer le front mais les corps d’armée américains se replient en bon ordre sur la « ligne sans nom », puissante structure défensive. Au bout de quatre jours, les Chinois, qui sont loin d’avoir eu tous les moyens demandés, sont obligés de marquer une pause sans avoir atteint d’objectif important, en particulier Séoul. Ils tentent un dernier effort le 15 mai mais là encore sont obligés de s’arrêter au bout de cinq jours. Les pertes chinoises et nord-coréennes dépassent 150 000 hommes, avec pour la première fois de nombreux prisonniers, alors que le terrain gagné est presque immédiatement perdu par la contre-attaque de la VIIIe armée qui s’installe 15 km au nord du 38e parallèle.

Les Chinois du général Peng Teh-Huai comprennent alors qu’ils n’ont aucune chance de détruire la VIIIe armée. Le choix politique est alors fait de se contenter de préserver la Corée du nord et le système opérationnel est transformé en conséquence. Abandonnant l’idée du combat mobile, les 3e et 4e armées de campagne installent un immense échiquier de positions de campagne, bunkers, nids de mitrailleuses, tranchées et tunnels, parfaitement camouflées et résistantes aux attaques aériennes. Les offensives alliées deviennent de plus en plus difficiles et chaque kilomètre conquis coûte de plus en plus cher. Ces attaques alliées ne servent de toute façon plus désormais que comme instruments de négociation. La guerre se fixe le long du 38e parallèle, pratiquement sur le point de départ.

Conclusions

Ce qui surprend d’abord dans ces manœuvres en Corée, c’est cette difficulté à estimer le point culminant du succès d’un système opérationnel et à persister dans son application jusqu’au moment où l’adversaire change et que survient le désastre. Le plus étonnant est que souvent on voit l’adversaire changer. Les Nord-Coréens voient les Américains se renforcer très vite et se doter de grandes capacités de manœuvre. Les Américains savent qu’il y a un risque important de se confronter avec l’armée populaire. Les Chinois voient les Américains se transformer à leur tour. Rien n’y fait.

On peut y voir d’abord le décalage entre la connaissance intellectuelle et la connaissance vécue. Les conseillers soviétiques de l’armée du Nord par exemple connaissent évidemment les opérations amphibies américaines de la guerre du Pacifique mais ils n’y ont jamais été confrontés. Ils anticipent mal ce que cela peut donner en Corée. Les Américains font la même erreur d’appréciation avec les méthodes d’infiltration de l’APL.

On peut y voir aussi un phénomène de focalisation sur la victoire proche (ou sur ce qui semble devoir donner la victoire) : la prise de Pusan, le fleuve Yalu, la destruction de la VIIIe armée. On se dit qu’avec un dernier effort, éventuellement avec un peu plus de moyens, on touchera au but malgré les indices de transformation de l’adversaire. On ne voit pas que les problèmes d’élongation logistique (celui qui est au bout de la péninsule dispose de moins de soutien et d’appuis qui celui qui est près de ses bases) se doublent d’une élongation psychologique. Celui qui est proche de la défaite est évidemment beaucoup plus incité à trouver de nouvelles solutions que celui qui semble l’emporter et dont on ne comprendrait pas qu’il modifie des méthodes qui gagnent.

On retrouve enfin les mécanismes du cycle de prise de risques décrit par l’économiste Hyman Minsky. Le succès répété accroît l’optimisme jusqu’à l’excès et pousse à prendre des risques supplémentaires jusqu’à aboutir à un échec cinglant qui provoque en retour un excès de pessimisme et de prudence. La sous-estimation de l’adversaire fait place à sa surestimation. Le 24 novembre, Mac Arthur est persuadé de toucher au triomphe et une semaine plus tard, il ordonner d’évacuer toute la Corée du nord. En janvier 1942, les Japonais sont méprisés par les officiers de Sa Majesté, quelques semaines plus tard, après la prise de Singapour et de Rangoon, ils passent pour des surhommes. Neuf ans plus tard, après l’opération menée un peu légèrement sur la RC-4, l’état-major français en Indochine panique et est persuadé que tout est perdu au Tonkin.   

En Corée, après le désastre de novembre, les Américains se concentrent sur l’obtention de succès défensifs puis offensifs d’ampleur croissante et ce n’est qu’avec l’accumulation de ces succès qu’ils recommencent à songer à des modes d’action plus audacieux comme des reconnaissances offensives profondes ou l’opération aéroportée au nord de Séoul en mars. Ils planifient à nouveau des plans d’opérations amphibies en « sauts de puce », qui seront finalement annulés.

On notera enfin la différence dans le mode de transformation des armées communistes, évoluant d’un bloc (mode opératif soviétique, mode maoïste mobile, mode maoïste défensif) et le mode d’évolution américain fait d’accumulation d’innovations à la base facilitées par l’abondance et la diversité des moyens.

Au bilan, il apparaît une nouvelle fois qu’être lent à changer c’est se condamner à être surpris.